Presse

Critique
Crime et Chatiment

Un article de Arts et Lettres

publié le 05.03.2013

Chloé Struvay
CRIME ET CHÂTIMENT de Fiédor Dostoïevski
Adaptation & Mise en scène d'Alexis GOSLAIN
 
 
 

« Que faisiez-vous dehors hier vers 19 h ? » « Les êtres exceptionnels, comment les distinguez-vous des autres ? »  «  J’ai tué un principe, pas un être humain ! »

 

Il y avait de nombreux écueils à contourner pour Alexis Goslain  en adaptant pour la scène « Crime et châtiment », l’immense roman  de Dostoïevski, patrimoine littéraire mondial. L’adaptation théâtrale se doit de ne  rien ôter à l’essence du texte. La distribution se doit d’être brillante pour que  chaque personnage puisse sublimer au mieux la souffrance humaine,  physique ou morale. Illustrer avec force  la violence du pouvoir ou de l’argent. Exposer les subterfuges minables des uns et des autres.  Tout l’art sera de conduire le spectateur, sans le perdre  dans les méandres de  cet effroyable drame existentiel. Eviter le misérabilisme et le didactisme.  Et le pari est amplement réussi.  

Pas d’unité de temps ou de lieu dans ce décor qui ressemble à un puzzle d’échafaudages. Ce sont des mises à nu successives de l’âme de chacun des personnages,  à plusieurs niveaux de la scène encombrée de podiums, trappes, escaliers et portes donnant sur le vide.  Ainsi, l’aridité d’un  décor intemporel laisse toute la place à la parole et au geste. On pourrait se demander de nombreuses fois si chaque comédien ne joue pas tour à tour  en solo pour dévoiler, une à une, chaque épaisseur de son  personnage.  On a souvent  l’impression que non seulement les spectateurs regardent mais aussi les autres personnages, en retrait, observateurs muets ou commentateurs discrets. Comme si cela se jouait sur plusieurs écrans de surveillance.  La tourmente est partout à la fois.  Des glissements, des fondus enchaînés, un enchaînement de misère. Des tableaux musicaux qui soulignent l’angoisse omniprésente. Aucune caricature, la justesse de ton va, pour chacun, s’amplifiant. Et des femmes remarquables de justesse de ton.

Maître de l’auto-suggestion, le jeune étudiant Raskolnikov, se prenant pour un être d’exception, a des envies de grandeur. Il  s’autorise à tuer ceux qui sont des obstacles aux "progrès" de l'humanité. En plein délire, guidé par ses pulsions, il passe à l’acte sur scène. « In cold blood »  il tue à coups de hache  la vieille usurière qui lui a soutiré la montre de son père. Musique de thriller à l’appui. Un bain de sang.  Lutte vitale pour lui : « Kill or be killed. »  Mais Caïn est traqué, à perpétuité, étouffant de culpabilité, rongé par le remords et la faiblesse. Sa seule issue sera Sonia, la jeune victime au cœur et au regard purs qui, toute petite, a été contrainte de vendre ses charmes pour faire subsister sa famille. Une figure de la compassion infinie et d’acceptation de la souffrance qui accueille le criminel sans juger. « Et tu me prends dans les bras ? »  Le jeune homme est aussitôt converti, s'agenouille devant elle et lui baise les pieds, prêt à expier son crime. Lui le théoricien dur qui s’était si bien  affranchi de la morale commune. « il existerait sur terre, disons, certaines personnes qui ont le droit le plus total de commettre toutes sortes de désordres et de crimes et, soi-disant, elles seraient comme au-dessus de la loi..... il y a les hommes ordinaires, c'est à dire un matériau, de nature conservatrice, respectueux de l'ordre, des hommes qui vivent dans l'obéissance, c'est leur devoir d'obéir. La deuxième catégorie, ce sont des hommes qui enfreignent la loi, ce sont des destructeurs. Les crimes de ces hommes sont relatifs et multiformes.... ils exigent la destruction du présent au nom d'un avenir meilleur ». En fin de compte, il s’aperçoit qu’il ne fait pas partie des grands de ce monde, il est juste minable mais  magnifique  dans son repentir et son désir de rédemption.

 

Face à lui et complètement insolite  il y a  Porphyre Petrovitch ce juge-policier, cet enquêteur philosophe, sorte de commissaire omniscient de  série policière télévisée. D’où le choc ! Des anachronismes se mêlent à l’historicisme. La vérité qui s’épanche du cœur des personnages doit éclater. Personnages traqués, mères et filles s’empoignent  ou s’adorent. Les hommes rôdent, le désir affûté. L’ignoble Loujine resserre ses pièges machiavéliques.  Le pauvre père alcoolique roule sous un charroi. En contrepoint, l’ami fidèle,  Razoumikhine « le plus gentil de la terre »  s’escrime à faire le bien… Tandis que coule, tranquille la Neva. Dans ce décor, pas de ciel, juste la Neva qui charrie le malheur des hommes, long fleuve de bleuté glacée. Panta rhei… Superposition des tableaux, profondeur de champ, ubiquité et profondeur de la misère.

Cette pièce  forte et lucide, au rythme haletant ,est une proposition novatrice d’Alexis Goslain magistralement interprétée. Des comédiens ardents, au potentiel théâtral éclatant,  défendent leur personnage avec une énergie vitale.  Tandis que coule, tranquille, la Neva, les spectateurs applaudissent en scandant  sur le rythme de  « Riders On the Storm ». Encore un thème musical particulièrement bien choisi.

 

                          http://www.comedievolter.be/index.php?page=crime-et-chatiment 


Splendide distribution:  Chloé Struvay, Sarah Woestyn, Michel de Warzée, Bernard d’Oultremont, Bruno Georis, Mathieu Besnard,  Bernadette Mouzon, Jacqueline Bollen, Julien Devisscher, Nicolas Legrain, Xavier Percy et Sergio Zanforlin

Adaptation & Mise en scène : Alexis Goslain

Assistant à la mise en scène : Nicolas Legrain

Scénographie & Costumes : Noémie Breeus

Musique originale : Pascal Charpentier

Création lumières & Régie : Sébastien Couchard

Construction des décors : MCB Atelier

Chloé Struvay